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Quatre météores de la poésie
au Salon de Madame Aurel

par Laurent FRANCOIS

Dans les années 20-30, un salon littéraire était célèbre - jalousé par Rachilde, encensé par Cocteau, ou décrié par Léautaud. Son instigatrice avait pour nom Mme Aurel. Née Aurélie de Faucamberge en 1869 à Cherbourg, veuve en premières noces du peintre provençal Cyrille Besset (1861-1902), et épouse du dramaturge et poète Alfred Mortier (1865-1937), cette femme de lettres -qui fera l'objet d'un prochain article- consacra sa vie et ses jeudis à la poésie.

Dans son salon, au 20 rue du Printemps, les poètes les plus célèbres défilèrent : J. Cocteau, Max Jacob, Lucie Delarue-Mardrus, Anna de Noailles, Apollinaire et bien d'autres encore. De 1915 à sa mort en 1948, Mme Aurel aida de jeunes poètes inconnus à faire connaître leurs oeuvres et, pour les plus talentueux, à les éditer.

Parmi ceux-là, quatre poètes sur lesquels le destin s'acharna durement, puisqu'ils moururent très jeunes, et n'eurent le temps de publier qu'un ou deux livres avant de disparaître. Ressuscitons-les le temps d'un article, en soufflant sur l'épais manteau de poussière qui les a depuis tant d'années recouverts...

Auguste BUNOUST (1888-1921)

 

Dans son Journal Intime (inédit) qu'elle tint du 25 janvier 1914 au 25 février 1944, et qui fera prochainement l'objet d'une publication, Mme Aurel consigne ses moindres faits et gestes, et fait revivre pour nous toutes les personnalités de l'époque, fameuses ou inconnues de nos jours.

 


 

A la date du jeudi 13 janvier 1921, jour qu'elle consacre au poète, elle écrit :

Léo Clarétie parla chez moi exquisement du pauvre Auguste Bunoust qui meurt à l'hôpital, qui a dit : "Nous avons tous un lys dans le milieu du coeur" et qui a des amis : l'un d'eux paye sa chambre à l'hôpital de Lisieux où il meurt de phtisie parmi les sourires et les violettes. [...]

Et quelques pages plus loin :

Le poète Auguste Bunoust m'a écrit :" De syncope en syncope, je viens d'être sans sérénité devant les abîmes qui s'ouvraient devant moi ; c'est sans doute que ce n'était pas la mort mais sa caricature". Je lui répondis, craignant de ne pas être prête à le fêter assez vite : " Je prends votre oeuvre sur mon dos. Comptez sur moi. " [...] Je le fêtai juste à temps ; il le sut. Et comme il avait cru être choyé par une "dame lointaine au face-à-main", je lui envoyai ma photo, vêtue du blouson d'organdi rose, assise à la "je t'en fiche" au travail ; cette image de moi, j'espère qu'on l'enterra avec le poète dont, une heure, j'avais remplacé l'âme.

Un mois après qu'on ait parlé de son oeuvre chez Mme Aurel, Auguste Bunoust meurt le 12 Février 1921 à l'hôpital de Lisieux, à l'âge de 33 ans...

Né au Hâvre le 6 Janvier 1888, Bunoust perd ses parents de bonne heure. Recueilli par un oncle, il a une santé médiocre, n'est pas heureux, et se fait battre pendant les récréations. Il entre au petit séminaire du Mont-aux-Malades, près de Rouen. C'est un brillant élève. A 18 ans, il part à Paris apprendre la diction aux cours Massé. Déçu par la vie parisienne, il devient clerc de notaire au Hâvre, puis à Cany-Barville. Son ambition étant de devenir juge de paix, il achète, en 1914, le greffe de Lisieux et se fait inscrire à la Faculté de Caen pour préparer sa licence. Sa santé déclinant, il voyage en Bretagne, fait une cure au sanatorium d'Avon, et s'installe pensionnaire à l'hôpital de Lisieux, où sa tuberculose aura raison de lui. Il est enterré au cimetière de Lisieux. Sur une petite plaque rouillée sont gravés les vers suivants :

Oh ! de quel môle argenté de granit,
Irai-je un soir vers les calmes étoiles
Ancrer mon Rêve au port de l'Infini ?

Il laisse un seul recueil de poésies, Les Nonnes au Jardin, au vocabulaire choisi et raffiné (Ed. G. Crès et Cie, 1918) qui obtint, grâce à Henri de Régnier, l'un des Prix de poésie de l'Académie Française. En janvier 1924, un ouvrage de Gaston Le Révérend, Auguste Bunoust , poète et curieux homme (les Ed. de "Belles-Lettres") lui rend hommage en publiant plusieurs de ses correspondances et des poèmes inédits.


AXIEROS (1898 - 1927)

Né Pierre Emile Marie Guyolot le 29 Octobre 1898 à Paris 3ème (et non pas le 31 Octobre 1899 comme l'indique faussement son acte de décès), Axieros emprunta son étrange pseudonyme à l'un des trois Cabires de Samothrace, ces mystérieuses divinités de la Haute-Antiquité qui avaient pour noms : Axieros (représentant Démèter, déesse de la terre féconde), Axiocersa (représentant Perséphone) et Axiocersus (représentant Pluton).

Inutile de préciser que l'histoire des peuples antiques passionnaient ce jeune professeur diplômé des Ecoles normales et des Ecoles primaires supérieures, reçu premier en 1924, parlant plusieurs langues et jouant parfaitement du piano. D'un goût raffiné et sensible à l'extrême, jamais il ne put s'adapter à son époque.

Vivienne Orland écrit dans son Allocution en l'honneur d'Axieros, prononcée le 19 février 1927, au groupe "Sagesse" :

A son intelligence et à son érudition, il joignait une bonté foncière ; incapable de la moindre rancune, il ne daignait pas connaître l'hostilité que lui témoignaient parfois des confrères incompréhensifs ou jaloux. Il souffrait morbidement du réalisme et des indélicatesses de la vie moderne. Aussi, chez lui, sa joie était-elle de se réfugier dans un vaste salon, toujours soigneusement aménagé par l'affectueuse vigilance d'une tendre et incomparable vieille marraine ; tour d'ivoire, où les fenêtres minutieusement closes sous de lourds rideaux ne laissaient parvenir que très atténués les bruits du boulevard. [...] Nous le vîmes pour la dernière fois au cours d'une soirée que Mme Aurel consacrait à Fernand Lot (le 20 janvier 192 ). Il était pâle et défaillant, à peine se soutenait-il.
Quel miracle d'amitié l'avait traîné, en pareil état, jusqu'à ce salon ! ce fut son ultime adieu... et lui et nous ne le savions pas.
Huit jours après, il expirait dans une maison de santé de Neuilly-sur-Seine (26 Bld Victor Hugo, le 28 Janvier 1927), brusquement, sans souffrance, hors de toute prévision, à la suite d'une très légère opération, alors qu'il semblait dispos et rétabli.
 

De lui, mort à 27 ans, il nous reste trois livres magnifiques, qui mériteraient par leur qualité, d'être réédités : Platoniquement (Ed. Figuière, 1924) , Les Solitudes Inquiètes (Ed. de la Revue d'Aujourd'hui, 1926) et Les Miettes du Banquet La Renaissance du Livre, posthume 1928, avec une préface de Maurice Rostand).

Ouvertement homosexuel, Axieros collabora aux deux premières revues "gay" de l'époque : Inversions dont le premier numéro parut le 15 novembre 1924 et qui fut interdite par décision de justice après le quatrième numéro ; ainsi que L'En-Dehors qui ne connut pas meilleur sort.

Axieros fut inhumé le 31 janvier 1927 dans la 4ème division du Cimetière Montmartre, mais faute d'avoir été entretenue, sa tombe -pourtant perpétuelle- fut reprise par l'administration en 1985...

Pour lire un poème d'Axieros...

Robert HONNERT (1901 - 1939)

Habitué du salon de Mme Aurel, Guillaume Jean Robert Honnert est né le 15 Mai 1901 à Malzéville (Meurthe et Moselle). En 1926, il publie un essai Corps et âme (N.R.F.) et en 1930, un magnifique recueil de poésies Les Désirs (N.R.F.), ainsi que La Vie du Maréchal de Richelieu en collaboration avec Marcel Augagneur (1904-1951), qui fut le secrétaire de Mme Aurel. Les Désirs ont beaucoup de succès, et la critique prédit à Honnert un bel avenir de poète. Certains poèmes seront même mis en musique par Louis Beydts, un célèbre compositeur de l'époque.
Le 6 décembre 1932, Honnert épouse Jeanne Costantin (1898-1980), et leurs témoins sont le Comte Jean de Pange (1881-1957), homme de lettres, auteur d'un célèbre Journal en 4 volumes, et Philippe Van Tieghem, l'auteur de l'indispensable Dictionnaire des Littératures, publié aux P.U.F. en 1968.
Tout semble aller pour le mieux. En 1933, il publie son premier roman, Mademoiselle de Chavières (Gallimard), et l'année d'après Lucifer, un long poème aux éditions du Trident. Parmi ses relations, on compte Jean Cocteau, l'indispensable Lucie Delarue-Mardrus, Jacques Maritain, Pierre de Nolhac, ou encore Henri de Régnier.

Poussé par le succès, il publie Madame Etienne Mettraz (N.R.F.), un roman étrange que la critique boude. Déçu, et désirant faire partager sa foi, il publie son dernier livre Catholicisme et Communisme, en avril 1937.

Dans le quatrième volume de son Journal, 1937-1939 (Grasset, 1975), Jean de Pange se souvient :

15 Mai 1939 . Mme Honnert donne de tristes nouvelles de son mari, maintenant interné à l'hôpital Beaujon... J'éprouve un frisson en voyant sombrer un de ces charmants esprits nés pour la poésie. Quel est le sens de ces destructions ? Je veux croire à cette réversibilité des mérites qui seule justifie le monde...
19 Mai 1939. La belle-soeur de Robert Honnert nous téléphone qu'il est mourant. Aussitôt après déjeuner, nous allons au nouvel hôpital Beaujon à Clichy, immense usine en briques où la maladie est traitée d'une manière industrielle. Honnert est dans le service "d'observation". Nous sommes reçus par Van Tieghem et sa soeur, belle-mère d'Honnert. Ils nous font entrer dans une chambre sans meubles, où la fenêtre est à deux mètres cinquante du sol...Honnert est là sur un lit, la tête renversée, les yeux mi-clos, la bouche ouverte ; seul le mouvement de la respiration soulevant ses bras prouve qu'il n'est pas mort. [...] Il n'y a que six ans et demi que j'étais témoin à leur mariage ! Comme la douleur les a vite terrassés ! Charmant poète, si affectueux ! [...]
22 Mai 1939. [...] Nous suivons le corbillard jusqu'à Saint-Germain-des-Prés où a lieu l'enterrement. J'ai envoyé ce matin à Nalèche un article sur Honnert où j'ai essayé de faire revivre cette âme qu'illuminait une flamme vive mais, hélas ! incommunicable. Les créateurs ne semblent pas pouvoir, même quand ils le veulent, laisser les autres puiser à leur source...

Robert Honnert décède à l'âge de 38 ans le 19 Mai 1939, à l'hôpital Beaujon de Clichy-la-Garenne (Hauts de seine). Il est inhumé dans la 56ème division du Père-Lachaise, à quelques tombes de celle d'un autre météore : Raymond Radiguet. En avril 1940, Le Divan publie 4 poèmes inédits en hommage au poète disparu l'année précédente.

André de NICOLAI (1910 - 1936)

Revenons au Journal Intime de Mme Aurel, à la date du 21 mars 1936 :

Un de mes poètes les plus doués, André de Nicolaï est mort à 25 ans misérablement hier à l'hôpital Beaujon. Son livre unique Les Fêtes Douloureuses à qui j'offris au printemps dernier mon premier Jeudi est d'une grande nature. Il est mort chez son ami Pierre-Alain Dorly, dit-on. Du moins il fut frappé là au ventre. Avant de mourir, il a dit à Pierre Lagarde son ami : "C'est moi qui me suis blessé en "jouant" avec un revolver."
Mais André de Nicolaï avait dit partout qu'il se suiciderait. [...] Il promenait partout une tristesse opaque et qu'on n'entamait pas . [...] Ce garçon avait dit à d'autres :" Si ça ne va pas mieux pour moi ce mois-ci, je me tuerai avant l'Avril." Comment croire qu'il ne s'est pas tué ? Je crois qu'il est mort décemment, ayant fait croire qu'il se tuait par accident, pour ne pas crucifier sa mère, ni faire enfuir la religion.

Né André Ange Marie Armand Nicolaj le 24 Septembre 1910 à Neuilly-sur-Seine, le futur poète des Fêtes Douloureuses (Maurice d'Hartoy, 1933) fait ses études en France et en Egypte. En 1928, il séjourne en Angleterre pour se perfectionner en anglais. L'année d'après, il fonde Le Citron Bleu, revue littéraire mensuelle, rédigée par des Jeunes avec la collaboration de grands écrivains, dont seuls 2 numéros paraîtront. Le premier, en mai 1929, contient des vers d'André Maurois et de Fernand Mazade, ainsi qu'une féerie en vers de Jean Rameau. Et le second numéro, de juillet 1929, des poèmes de Fernand Gregh, d'André David, de René Richou, et d'André de Nicolaï lui-même.

La revue, luxueusement présentée, obtient son petit succès, grâce à l'appui notamment de Colette, Lucie Delarue-Mardrus, la Comtesse de Noailles, Paul Bourget, Henri de Régnier, Paul Valéry, Roland Dorgelès, et Henri Duvernois entre autres... Malgré ces noms célèbres, la revue en reste là, faute d'obtenir assez d'adhérents.

De mai 1930 à juillet 1931, André de Nicolaï devient secrétaire du poète Fernand Gregh, puis il fait son service militaire en Algérie. Revenu à Paris, il est secrétaire général des éditions Maurice d'Hartoy, 15 Avenue Mozart. C'est là qu'il apprend l'édition, la mise en page et l'imprimerie. En juin 1933, paraît son unique recueil de poésies Les Fêtes Douloureuses. La presse est élogieuse : "Votre âme de vingt ans qui se regarde et pleure, je l'ai comprise, aimée et revécue avec vous. C'est l'âme éternelle de la jeunesse inquiète et qui ignore le prix de ces années merveilleuses qu'elle dépense sans les compter", écrit Sébastien-Charles Leconte. De Jacques de Ricaumont : "Je retrouve en lui les hautes qualités de ferveur, de gravité et d'intensité de mon arrière-grand-oncle Vigny."

Le poète entre alors chez Flammarion, comme lecteur et secrétaire de Max Fischer. Suite à un accident de moto en novembre 1934, il perd sa place. Partageant les mêmes goûts qu'Axieros, il vit mal sa différence et se plonge peu à peu dans un désespoir suicidaire. Il collabore alors à nombre de revues, mais son âme morbide l'emporte sur sa passion des lettres. Suite à son "accident de revolver", il décède à l'hôpital Beaujon de Paris 8ème le 18 Mars 1936. Il est inhumé le 25 au Cimetière Ancien de Neuilly-sur-Seine, dans la chapelle de sa famille, où l'on peut lire, extrait de l'un de ses poèmes :

Mais que, parfois, un enfant vienne,
Ingénument frais, tendre et beau
Semer des rires qui s'égrènent
Etincelants, sur mon tombeau.

Je remercie tout particulièrement Mme France Solovieff, nièce d'André de Nicolaï, rencontrée en Mars et Avril 98, qui m'a donné avec beaucoup de gentillesse des photographies et tout un dossier inédit concernant son oncle.

© Laurent François, 2000

A propos de l'auteur...

Laurent François est comédien, auteur-compositeur et écrivain. Passionné de littérature, il est constamment à la recherche de l'artiste de talent injustement méconnu qu'il tente de faire redécouvrir.

 

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